Une médecin de santé publique répond à nos questions

Le 13 avril 2021 | Auteur: Personnel du Collège royal
Lecture de 5 min

La Dre Jasmine Pawa nous explique comment la pandémie de COVID-19 complique le travail de la santé publique.

Jasmine Pawa, MD, CCMF, MSc, FRCPC est une spécialiste en santé publique et en médecine préventive. Elle est présidente de Médecins de santé publique Canada (MSPC). Nous nous sommes récemment entretenus avec la Dre Pawa afin qu’elle nous fasse part de son vécu et des difficultés rencontrées en temps de pandémie.

La Dre Jasmine Pawa (Photo soumise)

Comment décririez-vous votre rôle depuis le début de la pandémie?

Outre mon rôle au sein de MSPC, je travaille comme médecin-conseil de santé publique et j’exécute d’autres mandats à contrat. Durant la pandémie, j’ai passé le plus clair de mon temps à agir à titre de médecin-hygiéniste pour une région du Nord. Pour la plupart des professionnels de la santé publique, la COVID-19 a été au cœur de tous les efforts en 2020, et je sais que bon nombre d’entre nous s’inquiètent des dossiers de santé publique qu’ils ont dû suspendre ou remettre à plus tard.

« Nous avons souvent l’impression de construire un avion en plein vol tandis que nous mettons en place et corrigeons rapidement les mesures de santé publique dans un contexte où les données disponibles changent constamment. »

Comment décririez-vous votre rôle depuis le début de la pandémie?

Outre mon rôle au sein de MSPC, je travaille comme médecin-conseil de santé publique et j’exécute d’autres mandats à contrat. Durant la pandémie, j’ai passé le plus clair de mon temps à agir à titre de médecin-hygiéniste pour une région du Nord. Pour la plupart des professionnels de la santé publique, la COVID-19 a été au cœur de tous les efforts en 2020, et je sais que bon nombre d’entre nous s’inquiètent des dossiers de santé publique qu’ils ont dû suspendre ou remettre à plus tard.

À quoi ressemble une journée typique dans votre travail? Qu’est-ce qui a changé?

La lutte contre la COVID-19 a nécessité de longues journées de travail éreintant. Nous avons souvent l’impression de construire un avion en plein vol tandis que nous mettons en place et corrigeons rapidement les mesures de santé publique dans un contexte où les données disponibles changent constamment. Avec mes équipes, je me consacre à la gestion des cas et des contacts, et avec les épidémiologistes, je veille à déterminer comment effectuer le suivi et faire état de nos efforts.

En ce moment, la plupart de nos interventions ont trait à la COVID, mais on nous pose aussi des questions sur la rage, la qualité de l’eau et d’autres enjeux de santé publique. Le soir, je lis des documents, je me mets à jour dans mes communications, je passe en revue les données disponibles et je fais de la planification de programme.

J’ai tenté de poursuivre le travail dans d’autres sphères de la santé publique, comme les dossiers d’immunisation et d’hygiène sexuelle planifiés par nos équipes, tout en maintenant mes engagements à l’égard du bénévolat, de l’enseignement, de la recherche et de la pratique clinique. Mais ça n’a pas été facile et c’est la COVID qui a monopolisé mon attention.

Depuis le déclenchement de la pandémie, quel a été l’aspect le plus difficile de votre travail?

Les gens de la santé publique travaillent souvent dans l’ombre. Ce n’est pas évident d’expliquer ce que nous faisons. Les approches en matière de santé publique et de santé de la population sont très différentes de ce que font les professionnels de la santé auprès de leurs patients. Elles nécessitent un éventail différent de compétences et d’expériences, normalement acquis après des années de résidence et de pratique. C’est vraiment très important compte tenu des conséquences éthiques et décisionnelles que peuvent avoir les décisions et recommandations de la santé publique à l’endroit de la population.

Quelles sont les plus grandes difficultés que vous rapportent vos membres?

La charge de travail est énorme et mes collègues de la santé publique sont épuisés. Un grand nombre de médecins hygiénistes et leurs équipes travaillent sans relâche depuis des mois. Nous tentons de trouver des façons de les aider, mais il demeure que la santé publique doit lutter contre une pandémie.

De nombreux membres déplorent le fait que des médecins non formés en santé publique commentent les approches axées sur la santé de la population. Il est important de débattre sérieusement de la situation actuelle. Chaque intervenant, qu’il soit universitaire, fournisseur de soins de santé ou praticien de la santé publique, peut apporter de l’eau au moulin, dans les limites de ses compétences et expériences particulières.

Quand les champs d’application des formations et des pratiques sont mal compris et pas clairement présentés et que ces commentaires minent la confiance du public dans nos efforts; cependant, nous craignons que cela nuise à notre capacité de maîtriser cette pandémie. Chacun peut avoir une opinion en tant que membre du public, mais les médecins doivent être prudents quand ils font état de leur expertise médicale.

Les implications éthiques et les conséquences imprévues des mesures de la santé publique pour contrer la COVID-19 pèsent aussi très lourd. Le but visé est de réduire au minimum les effets de la COVID-19, tout en minimisant les effets sociétaux de ces mesures à plus grande échelle.

Comment votre formation vous a-t-elle préparée à exercer vos fonctions durant la pandémie?

Ma résidence en santé publique et en médecine préventive m’a été précieuse. Outre les aptitudes médicales et les titres de compétence que nous devons acquérir, nous faisons plusieurs années de stages en santé publique. Dans mon cas, j’ai été formée dans plus de trois unités de santé publique, deux ministères de la Santé ainsi qu’à l’Organisation mondiale de la santé. Notre formation se distingue des autres programmes de formation spécialisée car elle est offerte principalement en milieu clinique et hospitalier.

Cette expérience me permet de prendre des décisions critiques en matière de santé publique fondées sur un large éventail de facteurs axés sur la population. Ma formation a porté sur bien plus que les maladies transmissibles. J’ai acquis des bases solides en dépistage, en évaluation de la santé des populations, en promotion de la santé, en mesures et interventions d’urgence et en prévention des maladies. Ces compétences peuvent être appliquées dans bien des domaines au profit de la santé des gens : hygiène du milieu, santé mentale et autres, et notamment l’actuelle pandémie de COVID-19.

Des voix se sont élevées contre les messages confus de la santé publique durant la pandémie de COVID. Qu’est-ce qui devrait changer?

Il est normal que les consignes changent au fur et à mesure que de nouvelles données nous sont fournies. Nous aurons toujours beaucoup de travail à faire pour coordonner les messages entre les différentes administrations publiques de notre fédération afin de transmettre l’information et d’élaborer une approche cohérente pour la santé publique. Nous avons appris beaucoup du SRAS et d’autres éclosions en santé publique – notamment en ce qui concerne les systèmes d’information et de données de la santé publique –, enseignements que nous n’avons pas encore entièrement appliqués et auxquels il nous faut continuer de donner suite.

Pourriez-vous nous indiquer comment les autres médecins peuvent appuyer les efforts de leurs collègues de la santé publique?

J’espère que nous pourrons tous reconnaître que la prise en charge individuelle de patients est très différente de ce qui se fait en santé publique, sans négliger l’importance de chacun. Nous pouvons remercier tous ceux qui œuvrent pour des organismes de santé publique, notamment le personnel infirmier, les inspecteurs, les épidémiologistes et les éducateurs. Les médecins sont en mesure de reconnaître que les spécialistes en santé publique et en médecine préventive possèdent une expertise et une formation qui leur permet de prendre des décisions critiques pour l’ensemble de la population en temps de pandémie.

Je suis reconnaissante à l’égard de tous les travailleurs de la santé, y compris ceux de la santé publique, qui font tout en leur pouvoir pour améliorer les choses.

Nous avons tous dû apporter de nombreux changements à nos habitudes personnelles et professionnelles pour nous adapter à ce nouveau contexte. J’ose espérer que nous pourrons demeurer aimables et respectueux les uns envers les autres même si nous avons des divergences d’opinions. Durant cette période, je crois aussi qu’il est très important que nous soyons conscients des a priori, des préjugés, des privilèges et des éclairages que nous apportons au débat, et ce, peu importe notre champ d’activité.


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