Une crise canadienne : Préconiser une réforme des soins aux personnes âgées

Le 30 novembre 2020 | Auteur: Billet d'invité
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Par Wendy Haaf

À peine deux semaines suivant la déclaration de la pandémie de COVID-19 – et bien avant la hausse fulgurante de décès liés au virus dans les établissements de soins canadiens – Samir Sinha, MD, FRCPC, est devenu la cible des critiques lorsqu’il a confié à André Picard, journaliste spécialisé en santé du Globe and Mail : « Si ma mère était dans un centre de soins de longue durée, je la sortirais de là immédiatement. »

Certains critiques canadiens ont remis en question la gravité de la situation, affirmant que des mesures de protection étaient en place pour aider les aînés vulnérables.

Dr. Sinha

Dr Samir Sinha (Courtoisie de Nation Wong)

Sans se réjouir d’avoir raison, le Dr Sinha tentait depuis des années d’exposer le public et les décideurs aux lacunes susceptibles de faire éclater le système de soins de longue durée si un nouveau pathogène tel que le virus à l’origine de la COVID‑19 faisait son apparition.

Le Dr Sinha est directeur du Département de gériatrie à l’Hôpital Mount Sinai et aux hôpitaux du Réseau universitaire de santé de Toronto; il dirige la recherche en politiques de la santé au National Institute of Aging de l’Université Ryerson, et il est expert principal de la stratégie pour les aînés en Ontario. Il a commencé à s’intéresser au sort des personnes vulnérables alors qu’il fréquentait l’école de médecine de l’Université Western.

Les derniers mois ont été particulièrement éprouvants, tant sur le plan professionnel que personnel. En plus de soigner les personnes qui risquaient de succomber à la COVID-19, il devait composer avec les répercussions de ses critiques publiques.

« Au Canada, avant la pandémie, les besoins en soins de santé de quelque 430 000 personnes n’étaient pas comblés, et 40 000 patients attendaient une place dans un foyer de soins infirmiers à l’échelle du pays, avance-t-il. Nous avions déjà une crise des soins aux personnes âgées à gérer. La COVID-19 n’a fait qu’exposer les vulnérabilités systémiques que bon nombre d’entre nous avions choisi d’ignorer, ou dont nous ne faisions que nier l’existence. »

Mais la consternation du Dr Sinha et de ses collègues ne se limite pas qu’aux chiffres. « Je doute fort que quiconque demeure insensible à la situation d’un être cher, ou ne connaisse personne qui est décédé dans un de ces établissements. Derrière ces chiffres se cachent des milliers de gens décédés dans des conditions indignes, et c’est une injustice. »

Beaucoup d’entre nous savons maintenant que certaines failles ont contribué à l’effondrement des réseaux de soins de longue durée en Ontario et au Québec – mesures de prévention des infections déficientes, manque d’effectifs, employés forcés à travailler dans plus d’un établissement pour compenser un horaire à temps partiel et un salaire médiocre – mais le Dr Sinha estime qu’un changement fondamental s’impose pour protéger les personnes âgées contre les futures pandémies.

En premier lieu, il faut pallier au sous-financement qui perdure depuis que l’on a exclu les soins de longue durée de l’assurance-maladie, il y a 50 ans. À l’époque, il était normal de ne pas en tenir compte vu l’âge moyen et l’espérance de vie de la population canadienne (27 ans et 65 ans, respectivement). De nos jours, les dépenses du Canada en soins à domicile et en foyer de soins infirmiers par rapport au PIB sont inférieures de 33 % à la moyenne des pays de l’OCDE.

« Si le premier ministre m’appelait demain pour connaître mon avis, je lui répondrais qu’il faut d’abord rejoindre la moyenne, et augmenter de 30 % le financement accordé aux soins de longue durée, explique le Dr Sinha. Si le Canada demeure inférieur à la moyenne, nous conserverons le titre non enviable de leader international des décès dans ces milieux. »

Et ce n’est là que la première recommandation du Dr Sinha.

« En second lieu, je réorienterais la façon dont nous dépensons notre argent, ajoute-t-il. Nous consentons 87 % des dépenses en soins de longue durée à l’institutionnalisation, alors que la proportion de personnes âgées vivant dans des habitations collectives comme les maisons de soins infirmiers ou les maisons de retraite est inférieure à 7 %. Pourtant, une forte proportion de ces établissements sont désuets et exigus et logent deux ou trois résidents par chambre – des conditions propices à la propagation d’infections comme la COVID-19. Par exemple, l’Ontario dispose de 79 000 places en foyer de soins infirmiers financées par l’État, mais 30 000 n’ont pas toutes les installations modernes nécessaires. »

Selon lui, le virage des dépenses vers le maintien à domicile de la population plus âgée pourrait aider à résoudre la crise des soins de longue durée au Canada. « Le Danemark s’est mis à investir de manière plus intensive dans les soins à domicile et en milieu communautaire; en 20 ans, aucune maison de retraite n’a été construite, aucun lit n’a été ajouté aux centres existants et des milliers de lits ont été fermés en milieu hospitalier. »

Le Dr Sinha continue donc de défendre les intérêts des personnes vulnérables, et il met à profit les leçons qu’il a apprises à l’Université Western.

Il a participé à la création d’un registre transparent des décès liés à la COVID-19 dans les établissements de soins de longue durée au Canada, soit l’outil de suivi en temps réel du National Institute on Aging.

Il continue de militer en faveur d’une réforme des soins de longue durée.

Les Canadiens sont de plus en plus nombreux à écouter son message, aussi douloureux soit-il.

« En tant que leaders des soins de santé et témoins de cette conjoncture, nous devons éviter qu’une telle situation ne se reproduise, et apprendre des mesures mises en place à l’étranger pour mieux aider les personnes âgées à rester en santé et autonomes aussi longtemps que possible. »

Cet article a d’abord été publié dans le numéro de l’automne 2020 de la Western Alumni Gazette.


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