Des expertes de l’Université de Toronto créent une ressource simple, précise et factuelle sur la santé des femmes

Le 9 mars 2021 | Auteur : Billet d'invité
Lecture de 6 min

Par Gabrielle Giroday

De gauche à droite : Dre Modupe Tunde-Byass, Dre Tanzila Basrin et Salwa Farooqi (Photos soumises)

De gauche à droite : Dre Modupe Tunde-Byass, Dre Tanzila Basrin et Salwa Farooqi (Photos soumises)

En réaction aux défis occasionnés par la pandémie de COVID-19, trois femmes de la Faculté de médecine Temerty de l’Université de Toronto ont mis au point une série de vidéos et un forum d’information sur la santé des femmes.

Intitulé Women’s Health Education Made Simple (WHEMS), le forum vise à briser les mythes entourant la santé, à dénoncer la désinformation et à déstigmatiser des sujets tels que l’arrêt de grossesse, la santé mentale et les menstruations.

Le groupe a produit à ce jour une vingtaine de vidéos où des professionnelles de la santé, y compris des obstétriciennes, des gynécologues et des psychiatres, déconstruisent des stéréotypes courants.

Le WHEMS a été fondé par Modupe Tunde-Byass, MD, FRCSC, professeure adjointe au Département d’obstétrique et de gynécologie de la Faculté de médecine Temerty et présidente de Black Physicians of Canada, Tanzila Basrin, MD, médecin de famille et urgentologue diplômée de la Faculté de médecine Temerty, et Salwa Farooqi, étudiante de quatrième année en médecine.

Les trois fondatrices ont récemment discuté de leur projet et de sa raison d’être avec Gabrielle Giroday, rédactrice au journal U of T News.


Pourquoi avez-vous créé ce forum?

Farooqi: En mars 2020, lorsque la pandémie a frappé, les étudiants en médecine ont dû renoncer à assister à leurs cours en personne pendant quatre mois. Je voulais me rendre utile. Compte tenu des changements imposés par la pandémie, de nombreuses cliniques ont dû passer au mode virtuel. Les professionnels de la santé modifiaient leurs horaires ou devaient limiter les rendez-vous en personne. Vers la même période, une amie proche m’a envoyé une image de sa première échographie pour m’annoncer sa grossesse. Elle m’a confié ses inquiétudes par rapport aux tests et aux suivis dans le contexte de la COVID-19.

L’anxiété de mon amie m’a incitée à réfléchir à une façon dont le système de santé pourrait mieux soutenir les femmes enceintes et leurs familles pendant la pandémie, et leur fournir de l’information digne de confiance pour diminuer leur stress. J’ai communiqué avec la Dre Tunde-Byass, obstétricienne-gynécologue à l’hôpital général North York, qui fut ma mentore pendant mon stage au tronc commun à l’hôpital. J’ai ensuite contacté la Dre Basrin après avoir vu ses vidéos sur la pandémie. Toutes deux ont accepté de m’aider.

Saisie d’écran du compte Instagram du WHEMS montrant des billets récents sur la santé des femmes. (Source : WHEMS)

Saisie d’écran du compte Instagram du WHEMS montrant des billets récents sur la santé des femmes. (Source : WHEMS)

En mai 2020, nous diffusions les premières vidéos sur YouTube et Facebook et en août 2020, nous lancions le site Web et la page Instagram du WHEMS. Aujourd’hui, nous dirigeons toutes les trois le WHEMS, qui compte neuf membres; des femmes autochtones, noires et de couleur.

Quels obstacles tentez-vous ainsi de surmonter?

Tunde-Byass : La langue, la durée des visites et la technologie de la télémédecine figurent parmi les obstacles les plus courants. La pandémie a perturbé notre façon de dispenser des soins de santé. Les rencontres en cabinet sont limitées et écourtées. Il arrive souvent que les patientes ne peuvent être accompagnées de leur partenaire ou de leur famille. La deuxième vague de la pandémie expose les failles du système de soins de santé.

Nous savons également que les personnes autochtones, noires et de couleur peuvent avoir un accès limité aux systèmes de soins de santé. C’est pourquoi nous voulons offrir des renseignements exacts et factuels aux personnes qui nous consultent en ligne.

Dans quelle mesure le manque de connaissances sur la santé reproductive des femmes nuit-il au système de santé?

Basrin: En tant que médecin de famille et urgentologue, j’ai remarqué que nous ne pouvons pas toujours répondre à toutes les questions des patientes pendant les rendez-vous, surtout dans le contexte d’une pandémie. Force est de constater que le manque d’information déresponsabilise les patientes; qui plus est, elles tentent de trouver des réponses sur Google et d’autres sites du genre. Il devient alors difficile de distinguer le vrai du faux. Si je n’étais pas médecin, je ne saurais pas où chercher l’information. Prenons par exemple les menstruations, un sujet qui concerne toutes les femmes mais dont on parle rarement. Or, certaines patientes croient qu’il est normal que leurs menstruations durent trois mois parce que leur cycle est ainsi.

Le WHEMS offre avant tout de l’information factuelle et axée sur les patientes. Nous nous exprimons en termes simples et tentons d’éviter le jargon médical. Nous demandons conseil à nos proches et amies hors du milieu médical pour diffuser de l’information facile à comprendre. Nous souhaitons fournir les connaissances nécessaires aux femmes afin qu’elles prennent leur santé en main et sachent à quel moment consulter.

Sur quels enjeux souhaiteriez-vous vous pencher à l’avenir?

Tunde-Byass: À l’avenir, nous aimerions aborder les craintes liées à la vaccination au Canada – comment convaincre les gens que les vaccins sont sûrs. Selon moi, il faut mettre l’accent sur la responsabilité sociale et reconnaître à quel point la COVID-19 a eu des répercussions sur les personnes autochtones, noires et de couleur. On note de grands écarts dans les taux de décès et d’hospitalisations liés à la COVID-19 chez les personnes autochtones, noires et de couleur. La pandémie touche durement les travailleurs à faible revenu et les travailleurs essentiels qui, souvent, n’ont droit à aucun congé de maladie et doivent se présenter au travail – que ça leur plaise ou non.

À long terme, il faut toujours tenir compte des déterminants sociaux de la santé, comme le revenu, l’éducation, le logement et l’emploi. Les écarts sont ancrés dans notre système de santé mais ils sont accentués par la pandémie. Si nous pouvons changer la donne maintenant, notre système sera plus juste et équitable.

Les patientes qui consultent notre site ont accès à de l’information juste et impartiale sur des sujets dont on ne parle habituellement pas, et peuvent donc prendre des décisions éclairées. Lorsqu’on renforce l’autonomie des femmes, c’est l’ensemble de la société qui en bénéficie.

Le WHEMS vise notamment à déstigmatiser l’arrêt de grossesse, la santé mentale et les menstruations. (Source : WHEMS)

Le WHEMS vise notamment à déstigmatiser l’arrêt de grossesse, la santé mentale et les menstruations. (Source : WHEMS)

Dans quelle mesure votre initiative met-elle en valeur le mentorat?

Basrin: Ma famille est originaire d’Asie du Sud. On m’a beaucoup plus encouragée à établir un équilibre entre ma vie professionnelle et familiale que mes homologues masculins, et c’est probablement le cas de nombreuses femmes autochtones, noires et de couleur. Pour cette raison, j’ai cru qu’un horaire moins chargé s’imposait. J’ai donc réfréné ma passion pour la médecine d’urgence par crainte de négliger ma famille ou de ne pas être en mesure de gérer ma vie personnelle en raison des quarts de travail. Cette crainte m’a dissuadée de postuler en médecine d’urgence alors que c’était mon rêve. Ces inquiétudes me paraissent ridicules à présent, mais elles m’ont inconsciemment influencée.

En revanche, le cours de ma carrière a changé grâce au mentorat. C’est à l’école de médecine que j’ai découvert la formation médicale et le leadership avec ma mentore, Parisa Rezaiefar, MD. Aussi, durant ma résidence, un autre mentor m’a inspirée; Walter Himmel, MD, m’a convaincue de m’inscrire à un stage de perfectionnement en médecine d’urgence. Il m’accompagne encore, dans le cadre de mon stage de trois mois en médecine d’urgence, le programme SEME. La Dre Tunde-Byass m’inspire toujours autant; ses connaissances et ses compétences en leadership m’aident à dépasser les limites que je m’étais imposée autrefois.

Farooqi : Pour moi, le mentorat est une étape très importante du développement de carrière, et il m’aide à atteindre mes objectifs. Il n’y a aucun médecin dans ma famille. J’ai grandi dans un quartier d’immigrants ayant peu de moyens. Étant moi-même immigrante, je n’ai pas vraiment eu de modèles qui œuvraient dans le domaine médical. Mon père et ma mère occupaient des emplois manuels et c’est toujours le cas aujourd’hui. Je n’ai pas eu les mêmes moyens que bien d’autres étudiants en médecine.

Il était donc important pour moi de trouver quelqu’un qui m’aiderait à trouver ma voie. Quand je suis arrivée à l’école de médecine, j’étais en quête de mentors qui pourraient m’aider à forger mon identité en tant que femme issue d’une communauté autochtone, noire ou de couleur et à faire ma place en médecine. J’ai trouvé mon inspiration chez la Dre Tunde-Byass, quand je l’ai vue évoluer en milieu clinique et dans un rôle de leadership. Sa grande polyvalence à l’hôpital et sa présence auprès des patients m’ont profondément émue. J’étais ravie de voir une personne de couleur occuper un rôle si important.

Nous sommes toutes les trois affiliées à l’hôpital général North York, et c’est là que tout a commencé pour nous. La Dre Basrin et moi sommes presque du même âge. Elle m’offre un autre type de mentorat, davantage axé sur l’école et la formation; j’apprends à cheminer à travers l’externat et la résidence. Elle m’a montré à tenir des conversations difficiles et à défendre mes intérêts.

J’ai trouvé l’écoute et la validation dont j’avais besoin. Le mentorat a vraisemblablement changé ma vie.


Cet article a d’abord été publié dans le journal U of T News, le 16 février 2021.


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